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Découverte du Tombeau de Saint Benoît

Découverte du Tombeau de Saint Benoît

Après avoir déterminé le sens précis et incontestable des textes cassinésiens du XIe siècle qui se réfèrent plus ou moins directement à la question de la présence du corps de saint Benoît dans le sanctuaire vénéré de l'illustre abbaye, nous pouvons plus sûrement aborder un passage de Léon de Marsi, qui a donné lieu à d'ardentes polémiques.

Nous en donnerons d'abord, selon notre habitude, une traduction aussi fidèle que possible, afin de mettre le lecteur à même d'en apprécier le sens exact.

Après un juste éloge du saint abbé Didier, le chroniqueur s'exprime en ces termes (1) : « Donc la IXe année de son ordination abbatiale, l'an de la divine Incarnation 1066, au mois de mars, indiction Ive, après avoir eu soin de construire préalablement l'église de Saint-Pierre, près de l'infirmerie, pour que les frères pussent, durant les travaux, y chanter l'office divin, l'abbé Didier commença à démolir de fond en comble la basilique de Saint-Benoît, absolument indigne, par son exiguïté et sa difformité, du précieux trésor qu'elle renfermait. Et il résolut d'aplanir et de creuser le sol aussi largement qu'il était nécessaire de le faire pour les fondations de la nouvelle église. Enfin, ayant aplani, non sans difficulté, l'espace destiné au sanctuaire,

 

(1) Leon. Marsican. Chronic. Casin. III, 26 apud Patrol. lat CLXXIII, 746 : « Anno itaque ordinationis suae nono, divinae autem Incarnationis millesimo sexagesimo sexto mense Martio , indictione quarta, eonstruta prius juxta infirmantium domum non satis magna B. Petri basilica, in qua videlicet fratres ad divina interim officia convenirent, supradictam beati Benedicti ecclesiam, tam parvitate quam deformitate thesauro tanto tantaeque fratrum congregationis prorsus incongruam evertere a fundamentis aggressus est. Et... statuit... quantum spatium fundandae basilicae posset sufficere, locum in imo defossum quo fundamenta jaceret complanare.... Tandem igitur totius basilicae aditum cum difficultate non parva spatio complanato.... jactis in Christi nomine fundamentis, coepit ejusdem basilicae fabricam......... Aditum interea cum planitiei basilica, quae cubitorum ferme sex putabatur, consequenter disponeret coaequare, tres non integras ulnas fodiens, subito venerabilem Patris Benedicti tumulum repperit. Inde, cum religiosis fratribus et altioris consilii viris communicato consilio, ne illum aliquatenus mutare praesumeret, CONFESTIM ne quis aliquid de TANTO POSSET THESAURO surripere, eumdem tumulum eodum quo situs fuerat loco, pretiosis lapidi bus reoperuit ac super ipsum arcam de Pario marmore per transversum basilicae, id est a septentrione in meridiem..... construxit.

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il se mit à construire l'édifice sacré. Or, au début du travail d'aplanissement du sanctuaire, dont il vient d'être parlé, après avoir creusé à moins de trois aunes de profondeur, tout à coup on se trouva en présence du vénérable tombeau du bienheureux Père Benoît. Après en avoir délibéré avec les religieux de meilleur conseil, il se décida, pour protéger ce précieux trésor contre toute profanation et toute soustraction frauduleuse, à faire IMMÉDIATEMENT recouvrir de pierres précieuses ce même tombeau, à la place où il était auparavant; et au-dessus il fit élever transversalement, c'est-à-dire du nord au midi, un arceau en marbre de Paros. »

Telle est la description faite par un contemporain de la première découverte authentiquement constatée du tombeau de saint Benoît au Mont-Cassin, Nous la croyons officielle.

On y sent la main modératrice de vénérable abbé Oderisins, sous la direction duquel cette partie de la chronique semble avoir été écrite. Elle contraste, d'une manière frappante, avec les autres passages où nous avons relevé, non pas la mauvaise foi, mais l'exagération et la partialité du même auteur.

Le mot corpus n'y est même pas exprimé, comme dans une autre narration, également attribuée à Léon d'Ostie (1). Cette suppression est significative. Évidemment Oderisius a tenu à ce que, sur ce point du moins, le chroniqueur se contentât d'exposer les faits sans commentaire et de résumer le procès-verbal, qui fut peut-être dressé à l'occasion de cette importante découverte.

Or que dit-il ? Il nous apprend que le saint abbé Didier, en abaissant le niveau du sanctuaire de l'église qu'il voulait , reconstruire et agrandir, découvrit le tombeau de saint Benoît et qu'il le fit IMMÉDIATEMENT (CONFESTIM) RECOUVRIR pour le protéger contre toute profanation et toute soustraction frauduleuse.

Il, n'y a donc pas eu de reconnaissance des reliques, mais seulement découverte du tombeau. Ou celui-ci était ouvert, et alors le silence du chroniqueur officiel prouve qu'on n'y a rien trouvé; ou il était fermé, et alors ce silence signifie seulement que le B. Didier n'a pas osé sonder le mystère qu'il recouvrait. C'est ce qu'indique manifestement les mots confestim reoperuit.

Qu'on ne dise pas que le chroniqueur n'a pas rendu compte, de

 

(1) Muratori. Scriptor. Ital. V, 16 et Patrolog. lat. loc. col. 998: « Parva (eccleia) et pretiosissimo beati Patris Benedicti CORPORIS thesauro indecens erat.»

 

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toutes les particularités de cette découverte. Il a consacré plus de quatre pages à la description de la réédification et de la consécration de la nouvelle basilique, et il aurait oublié de faire connaître le point fondamental qui préoccupait, de son aveu, tous les esprits de son temps? Un pareil oubli de la part d'un partisan outré de la présence corporelle de saint Benoît au Mont-Cassin est absolument inadmissible et invraisemblable.

Aussi bien, la reconnaissance officielle d'un trésor tel que le corps du saint législateur des moines d'Occident, ne se fait pas en un instant. Elle exige du temps, des formalités, de la publicité. Or le temps qui s'écoula entre la découverte du tombeau et sa fermeture ne fut pas employé à examiner les ossements, les vénérer, à les replacer dans le sarcophage, mais à délibérer sur l'utilité de protéger IMMÉDIATEMENT le tombeau contre toute indiscrétion. Ce sont les termes formels du narrateur. Donc il n'y a pas eu ouverture du loculus : ce qui explique le langage indécis du vénérable Oderisius, dont nous avons fait ressortir l'importance.

Cette description officielle et laconique ne fut pas du goût des imaginations exaltées. Léon de Marsi, ayant été fait cardinal par le pape Paschal II(1), ne put achever son oeuvre. On en confia la continuation à un jeune moine, dont Angelo della Noce, abbé du Mont-Cassin, a fait le portrait que voici (2) : « Quant à l'estime qu'il mérite au point de vue littéraire, il vaut mieux n'en rien dire. L'écriture est l'image et le miroir de l'âme. Il a beaucoup écrit, mais sans tact, SANS AUCUNE CRITIQUE. Il avait, il est vrai,l'esprit vif, mais précipité et téméraire dans ses jugements. »

Ailleurs, parlant précisément de la découverte dont il est question, et répondant à D. Mabillon qui avait objecté le silence du saint abbé Didier relativement aux additions invraisemblables que Pierre Diacre s'est permis de faire au récit de Léon d'Ostie, le même prélat fait des aveux plus graves encore (3).

 

 

(1) Patrolog. lat. loc. cit., col. 443.

(2) Chronic. Casin. edit. Paris , 1658 in fol., p. 425. Not 6 in Prolog. lib IV : « Quanti in literis habendus sit (Petrus) dicere nil attinet ; scriprura imago et vultus mentis est. Multa scripsit, sed sine delecta, ET SINE CRYSI. Vivido signidem fuit ingenio, properantis tamen ac subinde praecipitis inierdum judicii. »

(3) Muratori, Scriptor. Ital. n.. IV P. 632, Appendix ad Chronicon Casinensi Parisiis editum anno MDCLXVIII : Il suit pas à pas la dissertation de Mabillon à laquelle il essaie de répondre. Au n° 28 de la dissertation, il répond : « Fateor non contemmendam inde (du silence, du B. Didier sur les miracles qui, d'après Pierre Diacre auraient accompagné la découverte du tombeau) conjecturam... E forte miraculis a Petro postea relatis Desiderii acrius iudicium non penitus confidit ideoque ea non retulit. In quo si quispiam cavillabitur praecocis Petrum et praecipitis fuisse judicii, contentus ero ictum praeterire, non etiam judicium defendere. »

 

 

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« J'avoue, dit-il, qu'on peut tirer de ce silence une induction assez grave... Peut-être le jugement sévère de Didier, n'ajoutant pas une entière créance aux miracles dont Pierre s'est fait plus tard l'écho, l'obligea-t-il à les passer sous silence? Si quelqu'un veut accuser Pierre Diacre d'avoir montré, à ce propos, son esprit téméraire et précipité, je me contenterai d'éviter le coup, et je me garderai bien de le défendre. »

Ce jugement n'est pas assez sévère. Pierre Diacre, né de la famille des comtes de Tusculum, fut offert encore enfant par ses parents à l'abbé Girard en 1115. Après son noviciat, il se livra pendant huit ans à l'étude de l'exégèse et de l'histoire, sous des maîtres habiles. Mais il ne profita guère de leurs leçons. Son défaut de jugement lui fit oublier tous les devoirs qu'imposent au chrétien et surtout au religieux les droits de la vérité, Il se fit comme un mérite de dénaturer les faits les plus authentiques par ses superfétations maladroites et ses falsifications mensongères. Son imagination exaltée lui présentait comme des vérités les conjectures et trop souvent les inventions de son esprit présomptueux.

De peur qu'on ne nous accuse de charger trop nos couleurs, citons des faits indéniables.

Le premier ouvrage sorti de la plume de Pierre Diacre est la Passio beati Marci et sociorum ejus, puis l'Inventio corporis beati martyris Marci, et miracula martyrum Mariae, Nicandri et Marciani.

Or il ne fit que corrompre les documents qu'il avait entre les mains pour la composition de ces oeuvres hagiographiques. Il employa le même procédé à l'égard du martyre de saint Placide, disciple de saint Benoît (1), et probablement à l'égard d'une

 

(1) Mabillon Annal.Bened. lib. n° 25. Bolland. IV ad diemtel. oct. de S. Placido martyre. Wattembach, Prolegomena in Chronic. Casin., apud Patrolog. lat. loc. cit. col. 467 : Eam quam in verbis supra allatis animadvertimus fingendi licentiam vereor ne pari modo attulerit ad proximum quod suscepisse videtur opusculum (Gesta S. Placidi.) Postea autem nondum contentus fabulis quibus Vita Gordiano supposita scatet, denuo eam exaravit, multisque interpolavit figmentis, quae partita extant in Vita a Surio Mabillonio, Bueo edita, partim latent in codice quem Regestum S. Placidi Casinenses vocant. Quamquam omnia ista Gordiano Petrus tribuit, et num ipse ea ingesserit, non plane constat.... Nobis animadvertere sufficit Petrum quibusve fabellis facillime manus dedisse et si eas non ipse eas cogiverit promptissimum fuisse ad adoptandas eas suosque in usus vertendas. Ita Justini, Justiniani, Theodorici erga Casinense cenobium favoret munera in Chron. IV, 113 commemorantur; Regesto antem suo et porteutosam Tertulli donationem inseruit et Desiderii non melioris notae privilegium, quae prae caeteris hic commemoro, quia Leoni vel ignota vel fide prorsus indigna visa fuisse apparet. » Wattembach, loc. cit. Eorum igitur falsitas quin et ipsi perspecta fuerit vix; licet dubitare cum praesertim post reditum a Seniorecto sit coenobii cartularius, scrinarius et bibliothecarius constitutus : quibus cum tilulis vixdum, mortuo illo, ornatum videmus. Chron. Cassin., IV, 108. »

 

 

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foule d'autres documents dont il remplit les archives de son abbaye. Après deux années d'exil forcé, il fut nommé, par son abbé Seniorectus, archiviste et bibliothécaire du Mont-Cassin : ce qui lui permit de donner un libre cours à sa manie pour la fabrication des pièces apocryphes (1). Il les consigna avec soin dans un magnifique cartulaire, écrit de sa main, et célèbre sous le titre de Regestrum Petri Diaconi (2).

Le savant D. Erasme Gattola, archiviste du Mont-Cassin, a essayé, au XVIIIe siècle, de défendre l'authenticité et l'autorité de ce recueil contre les attaques multipliées dont il avait déjà été l'objet. Mais, en voulant trop prouver, il a perdu sa cause. Assurément il serait absurde de dire que tous les documents renfermés dans le cartulaire cassinésien sont apocryphes. Il y en a de très authentiques, et tout critique impartial les reconnaîtra facilement. Mais il n'en est pas moins vrai que, le compilateur étant notoirement coupable d'imposture, son oeuvre est par là même marquée d'un stigmate flétrissant, dont la prudence fait un devoir de tenir compte.

On a voulu faire intervenir l'autorité du Saint-Siège en cette question. C'est habile, mais ce n'est pas sérieux. Les Italiens sont les premiers à récuser cette autorité lorsqu'il s'agit des bulles favorables à la tradition française. Pourquoi l'invoquent-ils à l'appui des documents qui concernent le Mont-Cassin ?Est-ce que le tribunal de la Rote est supérieur, en autorité, à tel ou tel Pape concédant une faveur ou prononçant une sentence arbitrale?

Au fond, il y a, sur ce point, plus d'équivoque que de réelle difficulté. Que le sacré tribunal de la Rote, ou même la cour pontificale, ait eu raison d'affirmer l'authenticité, sinon des documents, du moins des droits de l'abbaye du Mont-Cassin contestés par les princes de Bénévent ou la cour de Naples, personne n'y contredira. Mais jamais ni Honorius III ni aucun Pape n'ont prétendu s'ériger en juges, non pas seulement respectables, mais absolument infaillibles dans les questions de paléographie et de diplomatique, d'autant que, de l'aveu de nos confrères du Mont

 

(1) Wattembach, loc. cit. col. 470.

(2) D. Erasm. Gattula. Accessiones ad hist. Abbatiae Cassin. Venetiis 1734.

 

 

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Cassin, il est très difficile de déterminer l'âge de l'écriture lombarde, qui caractérise presque tous les documents des archives de l'illustre archimonastère.

Du reste, nous aimons à le répéter, l'accusation, malheureusement trop prouvée, que nous portons contre les oeuvres de Pierre Diacre, n'infirme en rien la légitimité des droits de l'abbaye contestés, au XVIIIe siècle, par la cour de Naples. Nous avons lu à Rome les factums de D. Damiano Romano, avocat de la cour de Naples, contre les archives du Mont-Cassin (l) ; et, nous l'avouons volontiers, les vérités y sont rares, et les exagérations multipliées, aggravées par des conclusions d'une injustice criante.

En effet, au moyen-âge, les chartes fausses reposaient ordinairement sur un fondement vrai. Un document constatant la donation de tel ou tel domaine ou privilège venait-il à périr par un incendie, ou à disparaître à la suite d'une guerre ou d'un pillage, on s'empressait de le reproduire dans sa substance (2).

Ces fabrications sont incontestablement blâmables, bien que la nécessité de sauvegarder les intérêts de la propriété les excuse jusqu'à un certain point. Mais ce qui est inexcusable, c'est la falsification des pièces se rapportant uniquement à des intérêts spirituels. C'est la faute que l'on a justement reprochée à Pierre Diacre, comme nous le démontrerons surabondamment.

En ce moment, il s'agit du fait si grave et si intéressant de la découverte du tombeau de saint Benoît. Nous avons approuvé le récit de Léon d'Ostie ; voyons de quel nom il faut qualifier celui de Pierre Diacre.

Ce n'est point toutefois dans la Chronique du Mont-Cassin, oeuvre trop officielle et trop surveillée par ses abbés Seniorectus

 

(1) Biblioth. Casanat. G. I. 84 : Dissertazioni storiche critiche, legali in torno alla spurita della cronaca Cassinete, che gira sotto in finto nome di Lion Marsicano, Cardinal Vescovo di Ostia, ed alla poca o niuna fede che merita l'achivio di Monte Casino. Intorno all'apogrifo Diploma della favolosa donazione di Gisulfo II » Duca di Benevento, ch'e l piedestallo del dominio e signoria de RR. Monaci, Cassinesi; etc. Fatte e compilate dall' avvocato D. Damiano Romano in defesa de Cerveresi, suoi Clienti nella Causa che tengono nel sacro Consiglio ed avanti l'integerimo sign. D. Domenico Salomone Regio Consigliero e commessario contro del venerabile Monastere di Monte Cassino. A la fin du volume : Napoli XXIII del mese di Febrajo del corrente anno MDCCLIX. 1 vol. in-4. »

(2) Les légistes de la cour de Naples étaient certainement des instruments d'iniquités; car que le texte actuel de la donation de Gisulfe soit authentique ou non, il est incontestable que les droits du Mont-Cassin remontaient à une source aussi ancienne qu'inattaquable. D. Gattola, de son côté, a fait tort à sa cause en voulant défendre l";authenticité de pièces évidemment fausses dans leur teneur et que tous les savants de l'Europe condamnaient et ont persisté à condamner comme apocryphes.

 

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et Rainaldus (1127-1137), qu'il a osé contrefaire entièrement ce fait historique. Maître des archives, il y a déposé son élucubration sous la forme d'une allocution à ses confrères, allocution qu'il n'a probablement jamais prononcée en public. Nous en devons la connaissance aux Bollandistes (1).

Il commence par préciser l'époque de la découverte du tombeau : c'était, selon lui, le jour de l'octave de la fête de saint Benoît. Comme les déblaiements ont commencé au mois de mars; d'après Léon d'Ostie, cette date n'est pas impossible, bien qu'elle ne doit pas certaine, n'ayant pour appui que l'affirmation d'un auteur aussi suspect. N'oublions pas d'ailleurs que Pierre Diacre écrivait près d'un siècle après l'évènement.

Mais voici où commence la falsification du texte primitif.

Léon d'Ostie avait dit: « Après avoir creusé à moins de trois aunes de profondeur, tout à coup Didier se trouve en présence du vénérable tombeau du B. Père Benoît. Après en avoir délibéré avec les religieux de meilleur conseil, pour protéger ce précieux trésor contre tout danger de le déplacer et contre toute soustraction frauduleuse, il se décide à le faire IMMÉDIATEMENT recouvrir de marbres précieux. »

Évidemment le mot trésor s'applique au tombeau de saint Benoît, et non pas à son corps. Pierre Diacre se garde bien de l'entendre ainsi. « Tout à coup, dit-il (2), à la grande surprise de tous (addition malheureuse et invraisemblable, car le B. Didier devait bien savoir où était le lieu du sépulcre), on découvre le sépulcre, dans lequel était renfermé le trésor caché d'un si saint Père.

On peut déjà constater l'intention de l'interpolateur.

« Aussitôt, ajoute-t-il (3), un grand tremblement de terre se

 

(1) Bolland. Act. SS. Martii, t. III, p. 287, n. I. « Eo siquidem tempore quo Abbas Désiderius ejusdem ecclesiae speculam renovabat, cum tres non integras ulnas fodisset, die octavarum ejusdem sanctissimi Patris, subito ignorantibus cunctis sepulcrum invenitur, in quo tanti Patris conditus retinebatur thesaurus. »

(2) Bolland. loc. cit. Il est remarquable en effet, que le saint abbé Didier, dans ses Dialogues évite manifestement de se servir du mot corpus en parlant du tombeau de saint Benoît : Il emploie constamment les expressions ante limina, ante sepulcrum B. Benedicti (Patrol. Lat., CXLIX, 976, 993, 9994, 995 D : « Ad monasterium ad limina eum B. Benedicti perducunt, atque ad ejus venerandum sepulchrum in dextera parte altaris prosternunt.)

(3) Bolland., loc. cit. n. 1 : « Statim vero terrae motus factus est magnus odori quoque extitit tanta suavitas, ut omnes simul maximo pavore stuperent. Mons etiam totus ab imo usque ad summum quatiebatur :decem namque et septemb vicibus eo die ac terme motu concussus est. Super sepulcra quoque, in dextro latere altaris, laterem reperiunt nomen ejusdem confessoris continentem. Sanatus est ibi eodem die quidam daemoniacus de Cominio. Hie nempe statim ut sancti Patris sepulcrum inventum est clamare coepit per os ejus diabolus dicens : Benedictus me ejicit ... Ibi etiam quidam vir adductus de civitate Barensi qui a legione vexebatur daemonum, statim curatus est. »

 

 

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fit sentir, et une odeur d'une telle suavité émana du tombeau, que tout le monde en resta stupéfait. Toute la montagne fut ébranlée depuis la base jusqu'au sommet ( !!!), car elle subit, ce jour-là, jusqu'à dix-sept secousses différentes. Au-dessus des sépulcres (voilà le tombeau de sainte Scholastique introduit subrepticement dans le récit), à droite de l'autel, on découvrit une brique sur laquelle était inscrit le nom du bienheureux confesseur. En ce même jour fut guéri un démoniaque de Cominium. Ce malheureux, au moment de la découverte du sépulcre, se mit à crier : « Benoît me chasse, Benoît me chasse. » Un autre possédé, venu de la ville de Bari, fut également délivré. »

Le lecteur se souvient-il de l'opinion émise par D. Angelo della Noce, abbé du Mont-Cassin lui-même, à l'égard des miracles racontés par l'ardent interpolateur ? La guérison du démoniaque de Bari pourrait bien être une contrefaçon d'un miracle inséré par le B. Didier dans le second livre de ses Dialogues (1).

Mais que dire de ces dix-sept tremblements du Mont-Cassin en un seul jour, de ce parfum exquis, de cette brique portant le nom de saint Benoît? Autant de circonstances importantes au premier chef, et pourtant entièrement inconnues au saint abbé Didier, témoin oculaire, et à Léon d'Ostie, adversaire passionné de la tradition française.

Nous avions d'abord cru que tout cela était de l'invention de l'interpolateur. D. Mabillon nous a mis sur la voie de la vérité. Il avait déjà constaté, par des rapprochements d'une similitude frappante, que Pierre Diacre avait puisé une partie de sa relation apocryphe dans la fabuleuse chronique du faux Anastase. Mais comme, au moment où le savant Bénédictin composa sa magistrale dissertation sur la Translation de saint Benoît, on ne connaissait encore de cet imposteur que les fragments insérés par D. Arnold Wion dans son Lignum vitae, il ne put pas sonder tout le mystère de la supercherie. En publiant en son entier l'oeuvre du moine cassinésien, caché sous le nom d'Anastase, Muratori nous a permis d'étudier à fond cette question. Or nous avons découvert, en comparant les deux textes, que Pierre Diacre n'avait fait que transporter à la découverte du tombeau faite en 1066 ce

 

(1) Desider. Dialog., apud Patrol. lat., t. CXLIX, col. 995.

 

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que son devancier avait raconté à l'occasion de la prétendue réversion au Mont-Cassin de la moitié du corps de saint Benoît, au VIIIe siècle. Ce sont les mêmes prodiges, les mêmes expressions.

« Aussitôt, dit le faux Anastase (1), que les saintes reliques furent réintégrées dans le lieu d'où elles avaient été enlevées, un grand tremblement de terre se fit sentir, et il s'exhala du tombeau une odeur d'une suavité telle, que l'infirmité humaine ne peut l'exprimer. »

N'est-ce pas mot à mot ce que vient de dire Pierre Diacre? Celui-ci a seulement ajouté les dix-sept absurdes commotions de la montagne entière, depuis la base jusqu'au sommet.

« Le soir venu, continue-t-il (1), le vénérable abbé Didier députa des frères en grand nombre pour célébrer les vigiles toute là nuit auprès du corps du très saint Père Benoît; et lorsque tous les autres furent sortis, Georges, gardien de la même église, dit à ses confrères : « Si vous le trouvez bon, inspectons les saintes reliques, avant que le seigneur abbé ne vienne.»

« Tous ayant agréé cette proposition, ils approchèrent du lieu (de la sépulture) et trouvèrent un voile d'une blancheur éclatante étendu sur les sépulcres (de saint Benoît et de sainte Scholastique), lequel voile disparaissait lorsqu'on voulait le toucher. Levant ensuite la pierre de ces tombeaux, ils se trouvèrent en présence de deux sarcophages dans lesquels les reliques étaient placées ainsi qu'il suit : A droite des sépulcres était un loculus de marbre de quatre pieds de long et de deux pieds environ de large dans lequel

 

(1) Muratori, Scriptor. Ital., t. II, part. I, pag. 363,: « Statim vero ut sanctae reliliquiae loco suo redditae sunt, terrae motus actus est magnus, odoris vero suavitas extitit, ut humana infirmitas odoris suavitatem eloqui minime posuit...»

(1) Bolland., loc. cit., n. 2 : « Advesperante vero die, a venerabili Patre Desiderio deputati sunt quam plurimi fratres qui vigilias tota nocte juxta sanctissimi Benedicti corpus celebrarent. Cumque naines alii egressi fuissent, Georgius ejusdem ecclesiae Paramonarius dixit : « Si vobis aequum videtur, sacratas reliquias antequam Dominus A bbas veniat inspiciamus.Quod dictum dum placuisset omnibus, accedentes ad locum invenerunt supra sepulcra syndonem expansant candidissimam, quae cum tangebatur evanescebat. Levantes autem lapidem invenerunt duas sepulturas in quibus hoc ordine reliquiae positae erant. Loculus erat marmoreus in dexteram partem sepulcrorum longitudinis quatuor pedum et latitudinis pene duorum, in quo ossa sanctissimi Benedicti et sororis ejus posita erant. Posita autem fuerant ita : capita eorum contra chorum, pedes contra altare S. Baptistae Joannis habentes. Juxta pedes vero eorum invenerunt sepulcra in quibus Carolomannus et Simplicius requiescebant. A dextro autem altaris latere Beatissimum Patrem Benedictum, a sinistro B. Scholasticam invenerunt. Supradictus autem Georgius illico dentem unum sanctissimi Patris auferens in vase argenteo posuit et ad statum proprium rediit. Statim autem tam dirissima infirmitate percussus est, quod nec comedere, nec bibere nec etiam sedere posset. Penitentia ductus dentem quam abstulerat una cum vase argenteo juxta sanctorum corpus posuit et slatim sanus factus est. »

 

 

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les ossements du très saint Père Benoît et de sa soeur avaient été déposés. Ils étaient placés de façon que leurs têtes fussent du côté du chœur et leurs pieds du côté de l'autel de saint Jean Baptiste. A leurs pieds furent également trouvés des sarcophages dans lesquels reposaient Carloman et Simplice. Ce fut au côté droit de l'autel qu'ils découvrirent le bienheureux Père Benoît, et au côté gauche la bienheureuse Scholastique. Cependant le susdit Georges, enlevant une des dents du très saint Père Benoît, la déposa dans un vase d'argent et retourna à sa place. Mais il fut immédiatement saisi d'un mal violent qui l'empêchait de manger, de boire et même de s'asseoir. Repentant de sa faute, il remit près du corps des saints la dent volée avec le vase d'argent qui la contenait et il fut aussitôt délivré de son mal. »

Rapprochons maintenant de ce merveilleux récit la narration fabuleuse du faux Anastase. La scène se passe en 752, sous le pape Etienne II. « Lorsqu'ils eurent gravi le Mont-Cassin, dit l'imposteur (1), le très saint pape Etienne II ordonna d'ouvrir le sépulcre du Père Benoît et de sa soeur la vierge Scholastique. Lorsqu'il fut ouvert, ils se trouvèrent en présence de deux sarcophages contigus. Ils placèrent à droite du double sépulcre un loculus en marbre, de quatre pieds de long et de deux pieds environ de large, dans lequel ils déposèrent les ossements du très saint Père Benoît et de sa. soeur, apportés de France avec ceux qu'ils trouvèrent dans, le tombeau. Or, à gauche des dits sarcophages, ils placèrent une caisse en bois de cèdre contenant la poussière des deux saints corps. Ils les placèrent dans l'ordre suivant: leurs têtes du côté du choeur; leurs pieds du côté de l'autel de saint Jean-Baptiste. Au pied du double sépulcre ils trouvèrent les corps entiers de

 

(1) Muratori Sript. Ital. t. II. part. I, p. 362 : « Cumque montera Casinum ascendissent idem;.sanctissimum Stephanus Papa II Patris Benedicti sepulcrum et ejusdem sororis Virginis Scholastiae referre (aperice) praecipit. Quo aperto, duas contiguas sepulturas repererunt, et posuerunt in dexteram partem sepulcrorum loculum marmoreum quatuor pedum longitudinis, latitudinis vero pene duorum, in quo ossa sancttssimi Patris Benedicti ejusque sororis quae de Neustro-Francia reducta fuerant cum alii ossibus ibi inventis recondiderunt. In sinistro autem sepulcrorum latere loculum ex lignis Sethim eorum pulverem continentem posuerunt. Recondiderunt eos autem ita, capita eorum contra chorum, pedes contra altarium S. Baptiste habentes... Simplicium vero ut sanctae reliquiae loco suo reddita sunt terrae motus factus est magnus (et le reste copié à la page 133). Ad pedes vero sepulcrorum Constautinum et Simplicium cum integris ossibus suis quiescentes invenerunta Claudentes autem sepulcra ea candissima syndone desuper operuerunt, et, ut decebat, optantes altarium supra ex uno lapide posuerunt. Pipinius in locello aureo (corpus. Carlomanni) ad castrum casinum eduxit, et juxta quod ipse cupierat, ad Patris Benedicti pedes eum sepelivit. »

 

 

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Constantin et de Simplice (les deux premiers successeurs de saint Benoît). Ayant ensuite fermé les deux sépulcres, ils étendirent dessus un voile d'une blancheur éclatante, et posèrent au-dessus de tous ces sépulcres vénérés un autel fait d'une seule pierre... Le roi Pépin porta au Mont-Cassin le corps de son frère Carloman, renfermé dans une caisse en or, et, conformément au désir que celui-ci avait exprimé avant sa mort, il l'inhuma aux pieds du bienheureux Père saint Benoît. »

La Chronique du faux Anastase est manifestement antérieure à la fin du XIe siècle (1). A partir de cette époque, aucun moine du Mont-Cassin n'aurait eu la pensée d'écrire que les Français avaient réellement possédé, pendant un siècle, les corps de saint Benoît et de sainte Scholastique. La surexcitation des esprits, les visions, sans compter le rêve du moine Adam, qui circulait alors, s'opposaient absolument à une pareille concession.

Or si cette oeuvre fabuleuse est antérieure à Pierre Diacre, celui-ci lui a évidemment emprunté le merveilleux récit qu'on vient de lire. C'est un fait indéniable. Les expressions des deux narrations sont identiques. Donc Pierre Diacre est pris en flagrant délit de faux. Il a remontré dans ses archives cette chronique indigeste et cousue de pièces forgées à plaisir, et, non content d'insérer dans son Regestrum, comme des monuments authentiques, la plupart des documents qu'il y a rencontrés, il a aggravé sa faute en forgeant à son tour une relation de la découverte du tombeau de saint Benoît, en 1066, au moyen d'un récit fabuleux se rapportant à l'année 752 (2). C'est une oeuvre de faussaire greffée sur une oeuvre de mensonge.

Cette observation générale suffit pour faire repousser par tout critique impartial les faits et les conséquences de cette narration fabuleuse.

Toutefois, ne dédaignons pas d'en montrer l'absurdité. N'est-elle pas contraire à toute convenance, aussi bien qu'à toute vraisemblance, cette proposition du moine Georges, de faire une reconnaissance de si précieuses reliques, en cachette, et contre la volonté du saint abbé Didier?

Dans de telles conditions quelle valeur historique peut avoir

 

(1) Nous avons vu plus haut que c'était le sentiment de Muratori et de Troya.

(2) Nous disons l'an 752, parce que le faux Anastase, après la prétendue reversion des reliques au Mont-Cassin fait retourner Carloman en France sur les instances du roi des Lombards. Or ce dernier évènement, qui est historique, se rapporte à l'année 753 ou 754.

 

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une pareille découverte ? On exige des conditions insolites dans les procès-verbaux relatifs aux saintes reliques de Fleury, et on accepte sans difficulté le témoignage de religieux assez téméraires pour ouvrir le tombeau de leur saint fondateur, non seulement sans l'assentiment de l'autorité compétente, mais encore contre son gré, pendant la nuit, et avec l'intention formelle de lui en dérober les résultats. (Si vobis oequum videtur, sacratas reliquias, ANTEQIIAM DOMINOS ABBAS VENIAT, inspiciamus. )

Ou cette découverte, entreprise dans des conditions si absolument anticanoniques, est demeurée secrète, ou les coupables ont avoué postérieurement leur faute. Dans le premier cas, comment Pierre Diacre l'a-t-il apprise? Et de quelle autorité peut être le récit clandestin d'une action contraire à toutes les convenances et à toutes les règles? Dans le second cas, comment l'abbé Didier a-t-il pu approuver une pareille infraction aux lois de l'église et au respect dû à l'autorité dont il était le représentant? Comment expliquer alors son silence absolu sur un fait d'une si haute portée et d'une telle importance pour la gloire de son abbaye? Il parle de ce même custode Georges, qu'il appelle Grégoire (1 ), dans le second livre de ses Dialogues (2), et il lui donne le titre de venerabilis monachus. Mériterait-il cette qualification s'il s'était rendu coupable de la faute que lui impute Pierre Diacre ? L'heureux succès d'une mauvaise action n'enlève rien à sa malice intrinsèque.

Mais le faussaire s'est chargé lui-même de dévoiler sa supercherie.

Il nous a bien dit comment les moines indociles ont procédé à l'ouverture des tombeaux; et il a oublié de nous apprendre comment ils s'y sont pris pour les refermer. Le scellement s'est donc fait aussi en dehors de toute autorité compétente, de tout procès-verbal authentique? Est-il possible d'admettre une aussi complète violation de toutes les prescriptions canoniques?

Mais pourquoi tant insister sur les signes multipliés de faussetés accumulées dans ce document ? Le récit de Léon d'Ostie en est une condamnation manifeste. Selon ce dernier, AUSSITÔT que le tombeau de saint Benoît fut. découvert, le saint abbé Didier

 

(1) Ou plutôt c'est Pierre Diacre qui a changé son nom de Grégoire en celui de Georges, soit dans la continuation de la Chronique de Léon d'Ostie (Chronic-Casin III, 38), soit dans la fabuleuse relation dont nous parlons.

(2) Desider. Dialog. lib. II, apud Patrol.lat., t. CXLIX, col. 998.

 

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réunit en conseil les plus sages religieux, et, de concert avec eux, se décida à faire IMMÉDIATEMENT recouvrir de marbres précieux ce même tombeau (CONFESTIN...eumdem tumulum pretiosis lapidibus reoperuit.) Il a donc été impossible aux moines chargés, selon Pierre Diacre, de veiller pendant la nuit, d'exécuter la téméraire opération inventée par ce faussaire; à moins que l'on ne dise, ce qui serait le comble de l'audace et du sacrilège, qu'ils descellèrent les pierres précieuses dont leur abbé avait enveloppé le tombeau.

Enfin, d'après le chroniqueur contemporain, ce fut Didier lui-même qui découvrit et fit fermer le sépulcre, et non pas les religieux agissant pendant la nuit à l'insu du vénérable abbé-cardinal.

Nous avons insisté sur la fausseté du récit de Pierre Diacre, parce qu'il est le fondement sur lequel les Cassinésiens ont élevé toutes leurs prétentions insoutenables. Une fois cette base enlevée, leur opinion, comme nous allons le voir, n'a plus aucune consistance.

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