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Les Reliques de Saint Benoît

Les Reliques de Saint Benoît

Si le fait historique dont nous allons discuter l'authenticité s'était passé de nos jours, il ne paraîtrait assurément pas digne de faire l'objet d'une dissertation scientifique. Qu'une église possède plus ou moins de saintes reliques, ou en dispute la possession à sa voisine, c'est là, aux yeux de la plupart de nos contemporains, une question tout au plus bonne à occuper les loisirs d'un sacristain.

Il n'en était pas de même au moyen-âge. La possession d'une relique insigne donnait à une église ou à un monastère une illustration qui rejaillissait sur toute la contrée, surtout si ce corps saint était entier et si le bienheureux était l'objet d'une vénération générale.

La dévotion des fidèles ne tardait pas à transformer le lieu enrichi d'un tel trésor en un centre de prières publiques, de progrès intellectuel, de commerce et de relations sociales, parfois même internationales. A l'appui de cette observation, il suffit de rappeler saint Pierre et saint Paul à Rome, saint Jacques à Compostelle, saint Denis près Paris, saint Martin à Tours. Or le saint patriarche des moines d'Occident, saint Benoît, acquit dès le VIIe siècle, en France, une renommée qui ne fit que s'accroître au VIIIe, et qui, au IXe siècle, s'étendait dans le monde entier. A la fin du VIIIe siècle, en Italie, en Espagne, en Angleterre, et dans toutes les parties de la Germanie conquise à la foi chrétienne, sa règle était devenue la loi générale de l'Ordre monastique.

Pour les fidèles de ces contrées, le lieu où reposait le corps de cet illustre législateur devenait dès lors un centre de pèlerinage [2] vraiment international. Il est donc intéressant d'étudier les titres que peut avoir la France à la revendication d'une telle gloire.

Sans doute l'Italie, Subiaco et le Mont-Cassin peuvent se glorifier de l'honneur inaliénable d'avoir donné le jour au Moïse de l'Ordre monastique, d'avoir été le théàtre de ses merveilleuses actions et de sa glorieuse mort, de posséder son sépulcre si longtemps sanctifié par sa dépouille mortelle et toujours imprégné de sa vertu vivifiante et miraculeuse.

Mais la France a-t-elle eu, a-t-elle encore l'insigne faveur d'être enrichie des ossements sacrés de ce grand homme et de ce grand saint? Dieu, qui la prédestinait à jouer un rôle prépondérant dans la diffusion de la vie bénédictine, instrument de la civilisation chrétienne, a-t-il voulu, par cette précieuse acquisition, l'aider puissamment à remplir dignement la mission surnaturelle qu'il devait lui confier ? Telle est, considérée à son véritable point de vue, la portée de la question que nous nous proposons d'élucider dans le présent mémoire.

Son importance a'été justement appréciée par tous les hommes qui ont étudié notre histoire nationale au point de vue religieux, et, depuis, trois siècles, elle a donné lieu à des luttes passionnées et à des études critiques qui ont contribué, dans une large mesure, au progrès de l'histoire ecclésiastique et monastique,

D. Mabillon, le prince de la science bénédictine, qui est entré personnellement en lice dans ce débat, a publié dans ses Vetera Analecta le plus ancien monument qui fasse mention de la translation du corps de saint Benoît du Mont-Cassin au monastère de Fleury-sur-Loire, dans le diocèse d'Orléans. C'est un récit succinct du fait, raconté par un contemporain, qui parait avoir toutes les qualités d'un écrivain sincère et véridique.

Au milieu du IXe siècle, la plupart des Églises d'Occident, .,non seulement avaient applaudi à ce fait historique, mais encore en célébraient la mémoire par une fête spéciale, lorsqu'un moine de Fleury, nommé Adrèvald, publia une légende plus détaillée, mais moins véridique, sur le même sujet.

La croyance à la réalité de la translation du corps de saint Benoît en France était générale à cette époque. Paul Diacre, le plus illustre des écrivains du Mont-Cassin, l'avouait sans détour à la fin du VIIIe siècle. Cet accord persévéra jusqu'au commencement du XIe siècle. A cette date, un courant d'opinion se forma au Mont-Cassin, qui tendait à revendiquer pour cette abbaye la [3] possession du corps entier de son saint fondateur. Pour établir ce nouveau sentiment, un moine du Mont-Cassin ne se fit pas scrupule de composer toute une série de pièces fausses, qu'il encadra dans une sorte de chronique indigeste se rapportant aux événements du VIe, du VIIe et du VIIIe siècle. Dans le but de donner plus d'autorité à son oeuvre, l'auteur la plaça sous le nom estimé d'Anastase, célèbre bibliothécaire de l'Église romaine pendant la seconde moitié du IXe siècle, que le faussaire, dans son ignorance, faisait vivre un siècle plus tôt. Cité pour la première fois, sous son nom emprunté, par D. Arnold Wion, moine de la congrégation du Mont-Cassin à la fin du XVIe siècle (1), cet ouvrage devint dès lors l'objet des plus sévères critiques. Mais lorsque Muratori l'eut publié en son entier, en 1723 (2), il tomba aussitôt dans le discrédit le plus complet et le plus unanime.

Toutefois, le faussaire n'avait pas osé nier la réalité de la translation du corps de saint Benoît en France. S'emparant habilement de la légende d'Adrevald, dans laquelle celui-ci raconte les tentatives faites par les Cassinésiens pour obtenir la restitution du corps de saint Benoît au Mont-Cassin, le faux Anastase affirmait que ces tentatives avaient abouti, et il appuyait son assertion sur une foule de documents apocryphes, forgés par lui.

Cependant cette manière d'expliquer la prétendue présence du corps entier de saint Benoît dans leur abbaye ne fut pas du goût des moines du Mont-Cassin au XIe siècle. L'opinion qui niait carrément le fait même de toute translation en France finit par prévaloir, en sorte que, à la fin de ce même XIe siècle, elle était devenue générale dans le monastère. Les esprits les plus sages et les plus modérés se tenaient seuls à l'écart dans une juste et prudente réserve.

Dans les dernières années du XIe siècle, un homme intelligent mais passionné, qui plus tard fut élevé à la dignité de cardinal évêque d'Ostie, contribua puissamment à donner au parti antifrançais une autorité prépondérante au Mont-Cassin. Nous

 

(1) Arn. Wion, Lignum vitae, ornamentum et decus Ecclesiae, in quinque libros divisum, in quibus SS. Religionis divi Benedicti initia, viri dignitate, doctrina, sanetitate, ac principatu clari describuntur. Venetiis 1595. 2 petits vol. in-4°; I. II, p. 221, 385.

(2) Muratori, Scriptor. Italici, t. II, part. I, p. 347-370. Il avait trouvé cette chronique parmi les manuscrits de D. Constantino Caietano, abbé de Baronte en Sicile, et l'un des membres les plus érudits de la congrégation du Mont-Cassin. « Asservantur ista, ajoute Muratori, apud patres benedictinos Venetiis, in amplissimo S. Georgii coenobio ejusdemque cultissima bibliotheca.»

 

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voulons parler de Léon de Marsi, qui a composé sous l'abbé Odérisius une Chronique du Cassin, qui, bien que remplie de fautes de tout genre, n'en est pas moins une oeuvre estimable dans son ensemble. Nous raconterons tout à l'heure les brillantes polémiques auxquelles donnèrent lieu les diverses éditions de cet ouvrage.

Léon de Marsi, plus connu sous le nom de Léon d'Ostie, ne put mettre la dernière main à sa Chronique; elle fut terminée, et très probablement interpolée, par un autre moine du Mont-Cassin, également intelligent, d'une naissance illustre, mais beaucoup moins judicieux et surtout incomparablement moins consciencieux que son devancier. Il se nommait Pierre, et il est connu dans l'histoire littéraire sous le nom de Pierre Diacre. Non seulement il marcha sur les traces du faux Anastase, mais encore il le surpassa dans la fabrication des pièces apocryphes, dont il remplit les archives de son abbaye pendant le temps qu'il en eut la garde. Il se fit le champion de l'opinion qui niait sans restriction que le corps de saint Benoît eût jamais été enlevé de son tombeau par qui que ce soit. Dans l'intérêt de cette thèse favorite, il composa une série de documents si habilement forgés que plusieurs ont trompé, presque jusqu'à nos jours, la vigilance de la critique historique. Grâce aux progrès de la science moderne, nous espérons en démasquer tout le mensonge.

Cependant il a réussi à égarer la conscience des écrivains italiens qui ont jusqu'ici traité plus ou moins directement la question que nous nous proposons d'élucider. Un coup d'oeil sur l'histoire bibliographique de cette discussion ne sera pas inutile.

La première édition de la Chronique cassinésienne de Léon d'Ostie fut imprimée à Venise, le 12 mars 1513, d'après un manuscrit interpolé au XVe siècle par le célèbre helléniste Ambrosio Traversari. Dans son épître dédicatoire à D. Giovanni Cornaro, abbé de Sainte-Justine de Padoue, l'éditeur, dom Laurenzo Vincentino, de la congrégation bénédictine de SainteJustine ou du Mont-Cassin, eut le tort de prétendre que le texte qu'il publiait était tiré des bibliothèques de ladite congrégation (in bibliothecis nostris) et notamment d'un manuscrit tombant de vétusté (propemodum vetustate confecta). Cette forfanterie tout au moins inexacte lui attira de justes critiques. Loin de s'en émouvoir, D. Laurenzo livra au public, toujours comme provenant [5] des mêmes sources, une série de pièces apocryphes, parmi lesquelles figuraient des bulles de saint Zacharie, de Benoît VIII et d'Urbain II, qui attestent la présence du corps de saint Benoît au Mont-Cassin.

C'était provoquer la controverse relative à la question de la translation en France des reliques du saint patriarche.

Si D. Lorenzo Vincentino espérait faire triompher la cause du Mont-Cassin, il dut éprouver une cruelle déception. Ses documents furent généralement considérés comme apocryphes ou tout au moins comme suspects.

Loin de se rendre, l'infatigable bénédictin crut avoir raison de ses adversaires en éditant un appendice où il avait accumulé une multitude de pièces plus manifestement fausses encore que les premières. C'étaient une lettre des Siciliens à saint Benoît sur le martyre de saint Placide, une autre de Gordien, confrère du saint martyr, au diacre saint Maur, la réponse de celui-ci, etc. Tout cela était présenté comme extrait des archives du Mont-Cassin. C'était, en effet, une production de Pierre Diacre, qui avait cru faire une oeuvre utile à son monastère en extrayant du faux Anastase ou en composant lui-même tout ce fatras indigeste, et en le réunissant sous le titre de Regestrum sancti Placidi.

Le cardinal Baronius, dans ses Annales ecclésiastiques, en fit une censure méritée, mais assurément trop indulgente.

Les archives du Mont-Cassin furent dès lors l'objet d'une déconsidération, qui persista longtemps dans l'opinion des critiques, malgré les justifications tentées par les Cassinésiens.

Toutes ces publications avaient manifestement pour but d'affirmer contre les Français la présence du corps de saint Benoît au Mont-Cassin. Le peu de confiance qu'inspiraient plusieurs de ces documents empêcha que l'effet, sous ce rapport, fût aussi complet que l'espérait D. Lorenzo.

Toutefois la science critique était alors si peu avancée que plusieurs bénédictins, même instruits et intelligents, furent ébranlés dans leur conviction relativement à la translation des reliques de saint Benoît en France. Des résolutions furent prises, en ce sens, par les chapitres généraux des congrégations de Bursfeld, en Bavière (1), et de Valladolid, en Espagne (2).

 

(1) Arnold Wion, Lignum vitre, lib. III, t. II, p. 221.

(2) Anton. Yepez, Hist. de l'Ordre de Saint-Benoît, t. II, p. 369 de la traduction française.

 

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La discussion était ouverte. Les esprits modérés en Italie essayèrent, comme au commencement du XIe siècle, de faire prévaloir une opinion mixte, qui, tout en sauvegardant les droits prétendus du Mont-Cassin à la possession du corps de saint Benoît, concédait néanmoins a l'abbaye de Fleury-sur-Loire la faveur de n'être pas, entièrement privée de quelques reliques du saint patriarche. Dom Arnold Wion, originaire de Douai en Flandre, mais profès de la congrégation du Mont-Cassin, se fit le champion zélé de cette opinion dans son livre Lignum vitae déjà cité. D. Antonio Yepez, abbbé de Saint-Benoît de Valladolid, le suivit dans cette voie (1), tout en accordant à l'abbaye de Fleury une portion plus considérable du corps de saint Benoît. L'un et l'autre, du reste, admettaient la vérité de la translation d'une partie des reliques en France; ils s'appuyaient principalement sur le .témoignage du faux Anastase. Le peu d'autorité d'un pareil témoin et la modération même de leur sentiment les condamnèrent à l'isolement.

Tandis qu'Antonio Yepez faisait imprimer en Espagne le premier volume de ses Chroniques, paraissait à Lyon un petit volume, (2) destiné à jouer un, rôle important dans la lutte engagée. Composé par un bénédictin français, de l'ordre des Célestins; nommé Jean du Bois, il contenait une chaîne de témoignages imposants en faveur de la tradition française relativement à la translation du corps de saint Benoît dans l'abbaye de Fleury. C'était en 1605. Cet ouvrage, malgré ses imperfections, n'était pas sans mérite. Aussi fit-il une vive impression, même en Italie.

D. Jean du Boisbattait en brèche les assertions de la Chronique du Mont-Cassin de Léon d'Ostie, dont Jacques du Breul venait de donner une seconde édition à Paris en 1603. Le bénédictin espagnol D. Matheo Laureto prit, la défense de la cause cassinésienne, et il écrivit ab irato un livre ou plutôt un pamphlet in-4°, sous ce titre : De vera existentia corporis sancti Benedicti in

 

(1) Chroniques générales de l'Ordres de Saint-Benoît, composées en espagnol par le R. P. Dom Antoine Yepez, abbé de Saint-Benoît de Valladolïd, et traduites en français parle R. P. Dom Martin Rethelois, religieux bénédictin de la congrégation de Saint-Vannes et saint Hildulphe, t. II, p, 362-370.

(2) Voici le titre, dans le goût de l'époque, de ce fameux ouvrage : Floriacensis vetus bibliotheca benedictina, sancti, apostolica, pontificia, caesarea, regia, franco-gallica, ad Henricum IIII, ehristianiasimum Franciae et Navarrae, regem, ac Miriam Medicaeam, reginam, cum utroque xysto ad diversos : opera Joannis a Bosco Parisiensis Caelestini Lugdunensis, nunc primum e latebris emersa ac antiquariorum usui exposita, cum privilegio. Lugduni, apud Horacium Cardon, 1605. 1 vol. in-12.

 

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Casinensi ecclesia, deque ejusdem translatione (1), qu'il fit imprimer à Naples en 1607. Dom Vincent Barrali, de l'abbaye de Lérins, alors unie à la congrégation du Mont-Cassin, s'unit à Laureto, et dans sa Chronologie des Saints de son monastère il révoqua en doute la tradition de Fleury (2).

Mais la cause française trouva un défenseur digne d'elle dans Charles de la Saussaye, docteur en théologie et doyen de l'église cathédrale d'Orléans. Il inséra dans ses Annales Ecclesiae Aurelianensis (3) une dissertation sur la translation du corps de saint Benoît, qui a mérité les éloges de Mabillon. C'est en effet un prodige d'érudition et de critique pour le temps.

Cependant on ne s'endormait pas en Italie. Dom Matheo Laureto prenait dans le même temps la plume et publiait à Naples, en 1616, une troisième édition de la Chronique de Léon d'Ostie, expurgée, selon lui, de toutes les erreurs grossières dont ses éditeurs l'avaient jusqu'alors chargée (4).

Le savant D. Hugues Ménard, l'une des gloires de la congrégation de Saint-Maur (5), intervint peu de temps après dans la lutte, et, avec le grand sens critique qui le distinguait, il sut démontrer combien méritaient peu de confiance les autorités alléguées par les moines du Mont-Cassin, et combien graves, au contraire, étaient les témoignages qui déposaient en faveur de Fleury (6).

D. Matheo Laureto écrivit deux appendices à son pamphlet De vera existentia, mais ils sont restés, paraît-il, manuscrits au Mont-Cassin (7).

 

(1) Ziegelbauer (Hist. litter. Ord. S. Bened. t. IV, p. 613) cite plusieurs dissertations dans le même sens restées manuscrites dans les archives du Mont-Cassin.

(2) V. Barrali, Chronologia Sanctorum et aliorum virorum illustrium ac abbatum sacrae insulae Lerinensis, etc., sumptibus P. Rigaud. Lugduni, 1613. 1 vol. in-4°.

(3) Annales Ecclesiae Aurelianensis, etc., auctore Carolo Sausseyo Aureliano S. Theologiae et J. U. doctore, socio Sorbonico, decano Ecclesiae Aurelianensis. Parisiis, apud Hieronymum Drouart, 1615. 1 vol. in-4°.

(4) Dans son livre De vera existentia corporis S. P. Benedicti in Ecclesia Casinensi, cap. XLI, in fine, il s'exprimait ainsi, en parlant de l'édition de D. Lorenzo : « Nam adeo plurimis scatet mendaciis, ut plane dicere possimus tot in eo mendacia quot sententiae. » Un ouvrage dont on parle en pareils termes mérite-t-il quelque confiance ? Angelo della Noce dira à peu près la même chose de l'édition de Laureto. On le voit, les éditeurs italiens ne se ménageaient pas entre eux. Ces aménités de langage donnent la mesure du calmé et de l'impartialité qui les animaient.

(5) D. Tassin, Histoire littéraire de la Congrégation de Saint-Maur, p. 18-22.

(6) Martyrologium S. Ordinis Benedicti duobus observationum libris illustratum, etc., auctore R. P. D. Hugone Menard, Religioso Benedictino Congregationis S. Mauri in Gallia. Parisiis. 1619, in 4°.

(7) Ziegelbauer, Hist. litter. O. S. B. t. IV, p 612.

 

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En 1658, Jean Bollandus eut occasion d'aborder la même question, dans sa grande collection des Acta Sanctorum, au 10 février (1), à propos de sainte Scholastique. Il la traita dans un sens manifestement favorable à la tradition française. Ses disciples, Henschenius et Papebroch, au 21 mars, se tinrent sur une plus grande réserve. C'était en 1667.

L'année suivante, le P. Le Cointe, de l'Oratoire, n'hésita pas, dans son troisième volume des Annales Francorum, à se déclarer hautement en faveur de la translation à Fleury (2).

D. Mabillon s'occupait alors à éditer à Paris la Chronique de Léon d'Ostie, annotée par D. Angelo della Noce, abbé du Mont-Cassin (3). Celui-ci voulut profiter de cette publication pour y insérer une dissertation contre la tradition française. D. Mabillon, qui dirigeait l'impression, la supprima. L'abbé du Mont-Cassin en fut fort irrité, et il s'empressa de publier sa note, à Rome, la même année. D. Mabillon imprimait alors (1668) son second volume des Acta Sanctorum ordinis sancti Benedicti, dans lequel était une dissertation spéciale sur la Translation de saint Benoît. Il y inséra de solides réponses à la note de D. Angelo della Noce. Celui-ci, piqué au vif, fit paraître à Rome une brochure où le savant bénédictin français est traité avec une rudesse imméritée (4).

Cette diatribe fut prise en Italie pour un chef-d'œuvre, et elle fut réimprimée, ainsi que la première note du même auteur, par Muratori (5) et par le cardinal Quirini (6), en 1723.

Le camaldule Macchiarelli prit un ton moins fraternel encore dans un opuscule sur le même sujet (7). Mais D. Petro-Maria Giustiniani, ancien moine du Mont-Cassin et devenu évêque de Vintimille, les surpassa tous par la manière dont il trancha la

 

(1) Bolland. Act. SS., t. II feb., p. 397-399.

(2) Le Cointe, Annal. Francor., t. III, p. 681, an. 673, nis 42-57.

(3) Le savant W. Wattembach en a donné une dernière et meilleure édition, en 1846, dans le tome VII des Monumenta Germaniae de Pertz. Elle a été reproduite dans le tome CLXXIII de la Patrologie latine de Migne.

(4) Il suit numéro par numéro la dissertation de D. Mabillon insérée dans les Acta Sanctorum ord. S. Benedicti. Le lecteur impartial qui lira les deux dissertations pourra dire de quel côté est le calme, la raison, la justesse des observations, la vérité. L'abbé du Mont-Cassin ne nomme jamais Mabillon par son nom; il l'appelle son adversaire.

(5) Muratori, Scriptor. Italici, t. IV, p. 438, 623 (an. 1723).

(6) Quirini, Vita graece-latina S. Benedicti, inter Varia, notae, n° 68. Venetiis 1723.

(7) Macchiarelli, La Favola del trasporto di San Benedetto in Francia. Napoli 1713. In-4°.

 

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question (1). Benoît XIV lui-même fut entraîné par le torrent de l'opinion en Italie (2). Le savant Domenico Giorgi eut seul le courage d'avouer l'irréfragable valeur des autorités alléguées par Mabillon dans ses Acta 0. S. B. et dans sesAnnales benedictini (3), et l'on peut dire que, s'il avait pu étudier sur une plus large échelle les monuments liturgiques, il n'eût pas fait d'aussi grandes concessions aux prétentions des cassinésiens.

Vers le même temps (1746) paraissait le premier volume de septembre de la collection des Bollandistes. La fête de saint Aygulphe étant célébrée le 3 septembre, le P. Jean Stilting fut chargé de rédiger les observations critiques qui devaient être placées en tête des Actes du saint martyr. Il le fit avec une grande science, mais avec une partialité un peu trop marquée envers les documents cassinésiens (4). Sa conclusion ressemble beaucoup à celle de Yépez : il accorde à Fleury et au Mont-Cassin une portion à peu près égale du corps de saint Benoît. Ses observations relatives à la part que prit saint Aygulphe à l'enlèvement des saintes reliques et à la date qu'il faut assigner à cet évènement, sont marquées au coin de la plus intelligente critique; nous en profiterons.

Les concessions faites à la tradition ïrancaise par le savant Bollandiste ne furent pas du goût des Italiens.

Le cardinal Quirini, qui illustrait alors par son grand savoir la pourpre romaine et la congrégation du Mont-Cassin, à laquelle il avait appartenu, prit la plume pour enlever aux Français la part que leur concédait le disciple de Bollandus. Dans deux lettres adressées au président de la congrégation bénédictine de Bavière (5), il essaya de prouver que le Mont-Cassin n'avait jamais été dépouillé, même en partie, du corps de saint Benoît. Le principal document sur lequel il crut devoir bâtir son argumentation

 

(1) Apologia qua corpora sanctorum Benedicti et Scholasticae nunquam a sacro caenobio Cassinensi ad Floriacense translata fuisse propugnatur, authore Illmo et Rmo D. Petro-Maria Justiniano, monacho Cassinensi et episcopo Albintimiliensi, imprimé à la fin du t. Ve des Annales benedictini de D. Mabillon, edit. Lucae. 1745.

(2) Bened. XIV, De Servor. Dei beatifcatione, lib. IV, part. II, cap. XXV, nis 52-53.

(3) Dom. Georgii, Martyrologium Adonis, in-fol. Romae. 1745. Adnotatio ad V Idus Julii.

(4) Le P. du Sollier, son confrère (Act. SS. t. VII Julii, adnot. ad Martyrol. Usuardi), avait été en 1717 beaucoup plus favorable à la tradition française.

(5) Epistolae Eminentiss. et Rmi Angeli Marim Quirini S. R. E. Cardinalis Bibliothecarii, etc. eas omnes collegit et digessit Nicolaus Coleti. Venetiis, 1756. La première lettre (Epist. XC) est du 15 sept. 1753, et la seconde (Epist. XCIII) est du 4 février 1754.

 

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était uhe chronique de Brescia, publiée par Muratori (1), et dont ce savant faisait remonter la composition en 883. Aux yeux du cardinal-évêque de Brescia, c'était une arme doublement puissante. Nous dirons plus loin ce qu'il faut en penser.

Cependant la cause française n'étaitpas entièrement délaissée, même en Italie. Les avocats chargés de défendre les usurpations de la cour de Naples contre les droits immémorials de l'abbaye du Mont-Cassin, publièrent contre les documents cassinésiens plusieurs factums, où malheureusementla passion dénature jusqu'aux vérités qui s'y rencontrent (2). Le docte Di Meo émit également dans ses Annali, une opinion favorable à la tradition française (3).

Cette longue polémique, endormie pendant la terrible révolution du dernier siècle, s'est réveillée de nos jours. Un savant napolitain, Carlo Troya, qui a laissé en 16 volumes des documents et des données précieuses sur l'histoire de l'Italie, consacra vers 1840 une assez longue note (4) à la question de la translation de saint Benoît en France, à propos d'un diplôme de Gisulphe II, duc de Bénévent, dont il soutenait l'authenticité. Cette opinion l'entraîna fatalement à contester la translation de saint Benoît à Fleury, bien que son esprit critique l'eut amené à des aveux qui, logiquement, auraient dû le faire aboutir à une conclusion contraire.

Dom Tosti, de son côté, marchant sur les traces de son savant prédécesseur, D. Erasme Gattola, archiviste comme lui de l'abbaye du Mont-Cassin, dont ils ont écrit l'un et l'autre l'histoire, a mis au service de la même cause, (5) toute l'habileté et la souplesse de son talent. Mais, homme aimable autant qu'érudit, il a revêtu son sentiment de cette forme modeste et gracieuse qui plaît à ceux-là même qui sont obligés de la combattre.

 

(1) Muratori, Antiquit. Ital., t. IV, p. 943. Periz l'a rééditée dans ses Monumenta Germaniae, t. III, p. 238-240, mais, par une licence peu justifiable, il en a disposé à sa façon les fragments.

(2) D. Romano, Dissertazioni storico-critiche-legali sella spureita della cronica Cassinese che gira sotto in finto nome di Leone Marsicano, ed all'apocrifo diploma della famosa donazione di Gisulfo II, etc. Napoli, 1759, in-4°. Ce volume devenu rare se trouve dans la bibliothèque Casanate à Rome. C'est là que nous l'avons étudié.

(3) Di Meo, Annali, an. 748, t. II, p. 370. (1796).

(4). Troja, Storia d'Italia, 16 vol. in-8° Napoli. 1839-1855. La note est dans le vol. IV, part. IV, p. 295. Ce volume et quelques autres contiennent les pièces justificatives sous ce titre : Codice diplomat. Langobardice.

(5) D. Luigi Tosti, Storia della Badia di Monte Cassino. Napoli. 1842-1843, 3 vol. in-4°.

 

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Un écrivain anonyme a publié à Bologne, en 1876, un opuscule dans un esprit et sur un ton absolument opposé (1).

D'autre part, en 1846, la tradition française acquit un défenseur exceptionnellement autorisé. Le R. P. Dom Pitra, aujourd'hui cardinal-évêque de la sainte Eglise romaine, soutint l'opinion de son illustre prédécesseur D. Mabillon, dans son Histoire de saint Léger, évêque d'Autun et martyr (2), et nous savons qu'il est loin d'avoir changé de sentiment.

Au contraire, S. E. le cardinal Bartolini, préfet de la sacrée Congrégation des Rites, ayant eu récemment occasion, dans son livre plein de recherches Di S. Zaccaria Papa (3), de traiter la même question, a embrassé l'opinion cassinésienne, tout en faisant d'assez larges concessions à la possession de Fleury. Enfin, on vient de publier à Paris un volume plein d'intérêt contenant une série de témoignages en faveur de la translation de saint Benoît en France (4).

La discussion est donc de nouveau ouverte; et, comme au XVIIe siècle, les Français peuvent dire que l'attaque n'a pas commencé de leur côté.

Il nous a semblé que le moment était venu d'étudier le débat sous toutes ses faces et de porter un jugement définitif sur les documents allégués par les deux parties.

Les procédés de la critique moderne nous aideront puissamment dans cette tâche difficile et délicate à la fois. D. Mabillon nous servira de modèle. A son exemple (5), « nous éviterons tout ce qui serait injurieux à nos frères d'au-delà des monts, que nous aimons et vénérons de tout coeur. La discussion entre serviteurs de Dieu, dit saint Ambroise, doit avoir le caractère

 

(1) Monte-Cassino, Fleury, le Mans, chi de'tre posside le motali,spoglie de SS. Benedetto e Scholastica ? Disquizione apologetica.1 vol. in-18. Bologna. 1876.

(2) Histoire de saint Léger, évoque d'Autun et martyr, et, de l'Église des Francs au septième siècle, par le R. P. Dom J.-B. Pitra, moine Bénédictin de la Congrégation de France, p. 95. 1 vol. in-8°. Paris 1846.

(3) Di S. Zaccaria a degli anni del suo pontificato, da Domenico Bartolini, Prete Cardinale della sancta Chiesa Roman del Titolo di S. Marco e Prefetto della sacra Congregazione dei Riti. 1 vol. in-8°. Ratisbona. 1879.

(4) Catena Floriacensis, de existentia corporis sancti Benedicti in Galliis, connexa a doct. Brette et profess. Cuissard. Parisiis. Palmé. 1880. 1 vol. in-8°.

(5) Mabillon, Act. SS. O. S. B., saec. II, p. 324, De Translatione S. Benedicti n. 5 : «Animus lion est post tot disputationes hinc inde agitatas novum certamen instaurare ; sed simplici ac pacato modo, qualis veritatem et historicum decet, legitimos, Floriacensium nostrorum titulos proponere... absque laesione fraternae caritatis erga Cassinates nostros, quos impensius amamus et colimus. Collatio siquidem inter Dei servos esse debet, non altercatio.»

 

 

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d'une conférence et non pas d'une altercation. Nous nons contenterons donc d'exposer avec calme et simplicité la vérité et les droits de la critique, laissant au lecteur la liberté de tirer lui-même les conclusions. »

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