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Saint Benoît : la Translation et son premier témoin

Saint Benoît : la translation et son premier témoin.

Le monument qui parait être chronologiquement le plus ancien est un récit succinct découvert par D. Mabillon dans la bibliothèque de Saint-Emmeran de Ratisbonne et publié par lui dans le quatrième volume de ses Analecta vetera, en 1685 (1).

D'après cet illustre maître en paléographie, le manuscrit qui le contenait avait été écrit vers la fin du VIIIe siècle, mais la

 

(1) Dans l'édition in-folio de 1723, il se trouve à la page 211.

 

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composition doit en être attribuée à un auteur contemporain de l'évènement et très probablement allemand.

Quoi qu'il en soit de cette dernière appréciation, il semble, en effet, résulter de diverses particularités du récit légendaire, qu'il a dû être composé peu de temps après l'arrivée en France du corps de saint Benoît. Nous ferons ressortir, au point de vue archéologique, l'importance de certains détails que l'écrivain a naïvement racontés, sans en soupçonner la portée.

Selon nous, c'est une des plus fortes preuves de sa bonne foi et de sa véracité.

Voici, du reste, son récit dans sa simplicité (1) : « Au nom du Christ. Il y avait en France; un prêtre instruit à l'école de son pieux abbé. Il résolut. d'aller en Italie chercher où gisaient sans honneurs les ossements du saint père Benoît. Enfin il parvint à

 

(1) In Christi nomine. Fuit in Francia per pii Patris prudentiam presbyter doctus. Hic erat iter facturus ad Italiam volens investigare ubi sepulta jacerent inculta ab hominibus ossa sancti Benedicti Patris. Tandem pervenit in desertum, quod distat a Roma LXX aut LXXX milibus : ubi olim, constructa cella, concordia caritatis inhabitantium firma fuit beati Benedicti. Et tamen adhuc presbyter cum sociis suis sollicitus erat de incertitudine locorum. Qui dum nec vestigium invenire poterat, aut cimiterium corporum ; tandem a subulco mercede conducto intellexit, et perfecte invenit locum monasterii. Sepulcrum tamen omnino agnoscere non potuit, donec cum suis sociis consecravit jejunium per biduum ac triduum. Et postea coquo eorum per somnium revelatum est; et res ipsa illis innotuit. Ipse vero mane demonstrans, qui in honore ultimo esse videtur, ut tunc appareret quad Paulus ait : « Despecta mundi elegit Deus, et alta ab hominibus despicit ; » et sicut ipse Dominus praedixit : « Quicumque voluerit inter vos major esse erit vester minister ; ». et iterum : « Qui voluerit inter vos primus esse erit vester servus. » Et tunc diligentius perscrutantes loca; invenerunt lapidem marmoreum perforandum. Destructo vero lapide, invenerunt ossa Benedicti abbatis, et in eodem monumento ossa beatae Scholasticae sororis ejus subter jacere, marmore tamen interposito : quia, ut credimus, omnipotens et misericors Deus maluit eos in sepultura conjungere, quos ante per amorem germanitatis et caritatis Christi sociavit.

Congregatis vero ossibus et lavatis, posuerunt super sindonem mundissimum, seorsum tamen utriusque, ut secum portarent ad regionem, Romanis ignorantibus : quia si agnovissent, utique non sinerent absque conflicto ant bello a se perduci tam sanctas reliquias, quas Deus declaravit ut homines intelligere potuissent tantam mercedem religionis et sanctitatis eorum : quod in miraculo apparuit quod ibi effectum est. Quia postmodum sindones obtegentes ossa eorum inventi sunt de sanguine eorum erubere, velut de vivis corporibus emanasset cruor, ut per hoc ostenderet Jesus Christus quod secum veraciter viverent in futurum, quorum ossa hic miraculis coruscant. Et tunc erant caballo superposita, et per longa itineris spatia sic leviter portavit quasi nihil oneris sentiret. Quando vero in via silvatica et angustica itinera ambularet, nec arborum offendicula, nec difficultas viarum obstaculem eis vel impedimentum esset itineris; ut perfecte portitores agnoscerent ob merita hoc esse sancti Benedicti, atque beatae Scholasticae sororis ejus, ut prosperitas itineris eorum tam secura esset, donec perducti essent in Franciam, ad monasterium cui Floriacus nomen est : ubi nunc sepulti sunt in pace, et in novissimo resurrecturi in gloriam illic praestantes beneficia petentibus, Patrem per Jesum Christum Filium Dei qui vivitet regnat in unitate Spiritus Sancti, per omnia saecula seculorum. Amen.

 

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un lieu désert, à 70 ou 80 milles de Rome, où autrefois saint Benoît avait bâti un monastère et l'avait affermi en faisant régner parmi ceux qui l'habitaient la charité fraternelle.

« Cependant le susdit prêtre avec ses compagnons de voyage n'était pas sans préoccupation, dans l'ignorance où il était de l'état des lieux. Il ne trouvait pas trace de cimetière où il pût faire ses recherches. Enfin, un bouvier, qu'il gagea à prix d'argent, lui indiqua en détail les diverses parties du monastère. Mais pour obtenir la grâce de connaître le sépulcre de saint Benoît, il jeûna, ainsi que ses compagnons, pendant deux, puis trois jours. Au bout de ce temps, le secret tant souhaité fut révélé pendant la nuit au frère cuisinier. Celui-ci, dès le matin, se hâta d'indiquer le lieu de la sépulture. Ainsi ce fut le dernier d'entre eux qui eut cet honneur, afin qu'apparut la vérité de cette parole de saint Paul : « Dieu a choisi ce que le monde tenait pour méprisable, et il méprise ce que les hommes estiment grand; » et encore cette parole du Seigneur : « Que celui qui, parmi vous, veut être grand, soit votre serviteur;» et ailleurs : «Celui qui, parmi vous, voudra être le premier, sera votre serviteur. »

«S'étant alors livrés à un examen plus attentif des lieux, ils découvrirent une pierre sépulcrale, qu'ils perforèrent. L'ayant ensuite brisée, ils se trouvèrent en présence des ossements du saint abbé Benoît. Dans le même monument, mais dans un compartiment inférieur, séparé du premier par une pierre de marbre, gisaient les ossements de sainte Scholastique, sa soeur, Dieu ayant voulu unir dans la mort ceux que les liens du sang et de la charité avaient unis dans la vie.

« Après avoir lavé et réuni ces restes précieux, ils placèrent dans un cercueil très pur, probablement en soie, chaque corps à part cependant, et ils les transportèrent dans leur pays, à l'insu des Romains, qui n'auraient pas manqué, s'ils avaient eu connaissance du larcin, de s'y opposer même par les armes.

« Dieu avait sans doute révélé ces saintes reliques à ces pieux ravisseurs, afin de rendre plus éclatante aux yeux des hommes la sainteté de son serviteur. Ce but fut presque immédiatement atteint; car le linge employé à renfermer les deux corps parut comme teint d'un sang si vermeil qu'on l'aurait cru émané de corps vivants. Jésus-Christ manifestait par làque ces deux saints vivaient avec lui dans l'éternité, puisque leurs corps morts produisaieut de tels prodiges. [20]

« Cependant, on mit le précieux fardeau sur un cheval, qui le porta sans aucune fatigue, malgré la longueur de la route à parcourir. Ni les forêts ni les sentiers étroits et escarpés ne purent faire obstacle aux pèlerins, qui attribuèrent à saint Benoît et à sainte Scholastique l'heureuse issue d'un tel voyage.lls arrivèrent ainsi sans encombre en France, dans un monastère nommé Fleury. C'est là que les deux corps saints reposent en paix, en attendant la résurrection glorieuse, et ils y comblent de bienfaits ceux qui y prient, par leur intercession, Dieu le Père par JesusChrist son Fils, qui vit et règne avec lui dans l'unité du SaintEsprit dans les siècles des siècles. Amen. »

Tel est le récit de l'Anonyme contemporain.

D. Petro Maria Giustiniani, dans la longue dissertation dont nous avons parlé, a essayé de prouver que tous les monuments allégués en faveur de la translation de saint Benoît en France n'ont aucune valeur probante.

Dans sa première lettre à D. Beda, président de la congrégation bénédictine de BaviLre, datée du 15 septembre 1753 (1), le savant cardinal Quirini, après un résumé assez exactement fait de cette dissertation, l'appelle «une oeuvre d'erudition copieusement et subtilement conduite, qui fournit à la cause casinésienne un très puissant secours. »

Ces éloges nous paraissent peu mérités, car le docte prélat, par excès de zèle, s'est écarté de cette critique calme et sérieuse qui impose le respect à ses adversaires, quand elle ne parvient pas à les convaincre.

Ainsi, parce que cet anonyme est en désaccord sur quelques points avec Adrévald, moine de Fleury, qui a écrit au IXe siècle une seconde légende sur la translation de saint Benoît, tout son récit, d'après l'évèque de Vintimille, n'est plus qu'un tissu de fables indigne de l'estime qu'en avait Mabillon (2).

Cette conclusion est évidemment sans valeur. En effet, selon le même critique, Adrévald est lui-mème rempli de contradictions et de fables.

Il est donc raisonnable de ne le pas suivre en aveugle, et l'on ne voit pas pourquoi un auteur serait répréhensible pour avoir pris cetteliberté nécessaire. Lorsque deux témoinsse contredisent,

 

(1) Epistolae Eminentissimi et Reverendissimi DD. AngeliMariae Quirini, S. R. E. Cardinalis Bibliothecorii. Venetiis 1756. 1 vol. in fol., p. 629.

(2) D. P. M.Justiniani, Apologia, n° 14, 17.

 

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ce n'est pas une raison de les rejeter tous les deux; il faut seulement examiner lequel des deux présente le plus de garanties aux yeux de la stricte impartialité. Mais ce qui passe toutes les bornes, c'est l'interprétation que D. Giustiniani donne aux lacunes qui se trouvent dans la narration de l'Anonyme. Parce que celui-ci n'indique ni le nom de l'abbé de Fleury ni celui des moines qui coopérèrent au larcin des saintes reliques, il n'est plus aux yeux du docte prélat qu'un faussaire, qui cache sous un silence déguisé son ignorance et sa mauvaise foi (1).

De pareilles exagérations enlèvent tout crédit à celui qui les présente comme des vérités. Si le silence sur les noms des personnes qui ont été les principaux acteurs dans un fait mémorable était considéré comme un signe de fausseté dans un récit historique, que deviendrait l'authenticité des Evangiles? Qui connaît les noms des rois mages, etc. ?

Une dernière objection du prélat italien n'est pas plus concluante. D. Mabillon, dit-il, si l'on en croit les bénédictins auteurs du Voyage littéraire, faisait remonter au VIIIe siècle les panneaux de la porte de la basilique de Fleury-sur-Loire, aussi bien que le manuscrit de Saint-Emmeran de Ratisbonne. Or l'antiquité attribuée à ceux-là est une erreur manifeste. Donc il s'est également trompé relativement à celui-ci.

D'abord on peut répondre que, en 1745, le docte Giustiniani, écrivant en Italie, ne pouvait pas plus sûrement que Mabillon juger de la date exacte qu'il fallait assigner à la fabrication des portes de la basilique de Fleury.

L'archéologie monumentale est une science qui, au XVIIIe siècle, était aussi inconnue aux Italiens qu'aux Français. La science de la diplomatique, au contraire, est une création du génie de Mabillon. S'il y a commis des erreurs, comme il arrive aux inventeurs de toute science nouvelle, son appréciation sur la date des manuscrits ne mérite pas moins d'être prise en sérieuse considération, et certes aucun Italien du XVIIIe siècle ne peut avoir la prétention de l'égaler sur ce point.

Mais, lors même qu'il y aurait erreur sur la date du manuscrit, l'ouvrage qu'ilcontient ne pourrait-il pas être néanmoins du VIIIesiècle? Mais les Italiens, à bout d'arguments, opposent une fin de non recevoir d'un genre nouveau.

 

(1) D. Justiniani, Apologia, n° 17.

 

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Ils repoussent a priori tous nos témoins, parce qu'ils ne sont pas oculaires, mais seulement auriculaires, et que ces témoins, sans garanties suffisantes de vérité, selon eux, ont été la source unique d'où découle la tradition française (1) et sont contredits par des témoins oculaires, tels que les légats du pape Alexandre II, Léon d'Ostie, Pierre Diacre et plusieurs autres.

Si l'on exigeait quechacun des faits de l'histoire fût attesté par des témoins oculaires, la certitude historique serait réduite à des éléments si peu nombreux et si incomplets qu'elle s'évanouirait en grande partie. Les Evangiles de saint Luc et de saint Marc et tous les monuments de la tradition ecclésiastique devraient être rejetés comme insuffisamment garantis. Quant aux prétendus témoins oculaires qu'on nous oppose, le lecteur impartial les jugera bientôt à leur juste valeur.

Il ne reste donc plus qu'une seule chose à examiner : le fait est-il vraisemblable en lui-même et dans la manière dont il nous a été transmis par notre Anonyme?

Assurément un certain nombre de récits même importants, qu'une trop facile crédulité avait fait accepter, ont été dans la suite reconnus fabuleux. Mais ab actu ad possibile non valet consecutio, du possible à l'acte on ne peut rien conclure, dit le vieil axiome philosophique, et ce serait tomber dans le pyrrhonisme historique que de révoquer en doute un fait, parce que, absolument parlant, il peut être faux. Il existe d'ailleurs des règles de critique qui nous aident à distinguer le vrai du faux. Lorsque les circonstances au milieu desquelles le fait allégué est censé s'être produit sont en contradiction avec d'autres connues par ailleurs et d'une certitude incontestable, on peut et l'on doit les considérer comme nécessairement entachées d'erreur. Il en est de même si le temps, les lieux, l'enchaînement des détails portent un cachet tellement extraordinaire, qu'ils sont, aux yeux de tous, invraisemblables.

La question préalable dans le sujet qui nous occupe est donc celle-ci: ce larcin attribué aux moinesde Fleury était-il impossible et les lois de la critique historique sont-elles en opposition avec les temps, les lieux, les personnes, les circonstances qui sont représentés dans ce drame ?

 

(1) Angel. de Nuce, Appendice 3a apud Muratori, Scriptores italici, t. IV, p. 628. D. P. M. Justiniani, Apologia, n° 20.

 

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Nous le nions hardiment.

Le lecteur n'a pas oublié le tableau que nous ont laissé sur la situation du Mont-Cassin, au début du VIIIe siècle, les deux écrivains les plus autorisés de ce même monastère, Paul Diacre et Léon d'Ostie. Leur témoignage est formel. Paul Diacre attribue même le larcin des Français à l'état de solitude et d'abandon auquel était livrée la sainte montagne : « Comme le Mont-Cassin dit-il, était depuis longtemps réduit à l'état de solitude profonde (vasta solitudo),et privé de toute habitation humaine (locus ille habitatione hominum destitutus. erat), les Français vinrent et emportèrent les ossements de saint Benoît et de sa soeur (venientes Franci venerabilis Patris germanaeque ejus ossa aufererates... asportarunt).

Telle était la croyance des moines du Mont-Cassin avant la fin du VIIIe siècle, alors que l'on était à même de savoir la vérité sur l'état du monastère avant sa restauration par Pétronax.

Les prétendues impossibilités morales que nous opposent Angelo della Noce et D. Giustiniani, au XXIe et au XVIIIe siècle, fussent-ils appuyés par Baronius, ne peuvent l'emporter sur un témoignage aussi formel et aussi autorisé.

Car Paul Diacre n'est pas seulement le plus érudit de tous les moines du Mont-Cassin qui ont écrit sur les origines de cette illustre abbaye, il était encore presque contemporain de la situation qu'il décrit et même du larcin qu'il avoue, ainsi que nous le prouverons tout à l'heure. Rien donc ne s'opposait intrinsèquement à l'accomplissement du projet attribué à l'abbé de Fleury par notre anonyme et par tous les monuments de la tradition française. Sous ce rapport du moins la vraisemblable est sauve.

L'est-elle moins sous le rapport des principales circonstances du récit légendaire? Les tenants de l'opinion contraire le prétendent. Étudions-les sans parti pris.

Le fond se réduit à ceci : « Un abbé de Fleury, connaissant l'état d'abandon dans lequel persistait l'antique monastère fondé par saint Benoît, envoie un de ses disciples pour essayer d'en enlever le corps du saint fondateur et de sa soeur, sainte Scholastique, ensevelis dans un même sépulcre. Le moine, chargé de cette mission difficile et délicate, est accompagné de quelques-uns de ses frères, dont l'un a pour office de préparer les repas des voyageurs. C'était une petite caravane en apparence inoffensive, et fort en usage à la même époque, comme on le voit par la [24] Vie de saint Wunébald (1) et celle de son frère, saint Willibald (2), déjà citées, par les lettres de saint Boniface (3), etc. Les nombreux pèlerinages anglo-saxons à Rome et dans les sanctuaires les plus célèbres, au commencement du VIIIIe siècle, avaient accoutumé les Italiens à voir venir de France, sans ombrage, les caravanes de ce genre. Paul Diacre l'atteste expressément (4).

Lorsque les voyageurs se sont acquittés de leurs devoirs de piété à Rome, ils se rendent au Mont-Cassin, se trouvent en face de ruines accumulées, et, après une information discrète auprès d'un paysan,qui leur explique le lieu où repose le saint patriarche, ils se gardent bien de dévoiler leur secret. Ils scrutent le terrain, ils prient, ils jeùnent, ils se livrent à des veilles prolongées. En tout cela, rien d'insolite, rien qui ne fdt conforme aux habitudes de tous les pèlerins. Ils ne pouvaient donc éveiller aucun soupçon; et en leur qualité de religieux ils devaient avoir la plus grande liberté d'action.

Nous avons démontré que les seuls habitants de la montagne, au commencement du VIIIe siècle, étaient des hommes simples, disséminés dans des cabanes, puisque Pétronax, d'après le témoignage de Paul Diacre, fut obligé, pour loger ses confrères, de reconstruire des cellules au milieu des ruines jusque-là dépourvues d'habitants. »

Les excubitores placés en faction autour du tombeau de saint Benoît pour le vénérer et le protéger (5) sont donc une invention moderne, et non pas une réalité confirmée par l'histoire.

Au bout de cinq jours, le plus humble de la caravane, le frère chargé de préparer les repas, a une vision qui leur permet de diriger sans tâtonnement leurs recherches et d'exécuter leur secret dessein.

Que l'on admette ou non l'intervention divine en cette circonstance, elle ne contient rien assurément d'invraisemblable. Qu'y

 

(1) Mabillon, Act. SS. O. S. B. saec. III. part. II, p. 162, n° 2.

(2) Mabillon, loc. cit., p. 355; Bolland. Act. SS., t. II, Julii, p. 503, Vita, n° 9 « Pater suus et frater suus (Wunebaldus) celebs praedestinatum et adoptatum inchoaverant iter. Et congruo aestatis tempore prompti ac parati, sumptis secum vitae stipendiis, cum collegarum caetu comitantium, ad loca venerunt destinata.

(3) Mabillon, Annal. Bened. an. 746, lib, XXII, n° 8. Venerab. Béda, Hist. ecclesiast., V, 7. .

(4) Paul. Diacon.Hist. Langobard.,VI,37 : « His temporibus multi Anglorum gentis nobiles et ignobiles, viri et feminae,duces et privati, divini amoris instinctu, deBritannia Romain venire consueverunt.»

(5) D. Justiniani, Apologia, n° 10.

 

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a-t-il de plus fréquent que la supériorité des hommes de labour dans l'art de découvrir les moyens matériels les plus usités pour accomplir une œuvre qui rentre dans le cercle de leurs attributions? Pourquoi ce frère, chargé d'office de faire la cuisine aux voyageurs, n'aurait-il pas pu avoir des connaissances spéciales dans la construction des édifices, et, par conséquent, n'aurait-il pas pu mieux discerner que ses confrères l'appropriation de chaque partie des ruines accumulées? A part même tout miracle, l'intervention de ce frère cuisinier ne présente donc rien qui soit de nature à jeter sur le récit de l'Anonyme le moindre discrédit.

Nos contradicteurs ne s'aviseront sans doute pas d'objecter le nombre de jours passés par les pèlerins auprès du tombeau de saint Benoît. L'histoire nous fournirait des exemples par milliers de stations bien plus longues auprès des sépulcres vénérés.

La description du sépulcre est encore plus digne de considération.

« Le monument funéraire, dit le narrateur, était composé de deux loculi superposés et séparés l'un de l'autre par une pierre de marbre. Les ossements de saint Benoît se trouvaient dans le loculus supérieur; ceux de sainte Scholastique dans le loculus inférieur. »

Sans s'en douter, assurément, l'auteur de la légende a imprimé par ces détails à son récit un cachet remarquable de véracité.

Ce fut, en effet, un antique usage dans l'Église romaine de construire, sous les dalles des églises ou dans les cimetières publics, de ces sortes de monuments funéraires, dans lesquels les loculi contenant les corps des défunts étaient ainsi superposés et séparés par une cloison de marbre ou de maçonnerie. Le prince de l'épigraphie chrétienne a mis naguère en pleine lumière ce point de la science archéologique (1). Adopté par plusieurs provinces de France et d'Italie (2), cet usage a persévéré, ce semble, jusqu'au VIIe ou au VIIIe siècle. Il était aboli au IXe. Voilà pourquoi le moine de Fleury, qui a écrit, vers le milieu du IXe siècle, un nouveau récit de la même translation, n'a pas mentionné cette particularité, soit qu'il l'ignorât, soit qu'il n'en comprit pas l'importance. Léon d'Ostie et Pierre diacre, dont nous parlerons bientôt, ont imité son silence. Le faux Anastase, qui ne connaissait

 

 

(1) De Rossi, Roma sotteranea, t. I, p. 93-95; t. III, p. 407. Inscriptiones christianae urbis Romae, t. I, p. 108.

(2) De Rossi, loc. cit. - Revue archéologique, t. XXXI, mai 1876, p. 361, note 2.

 

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que les oeuvres d'Adrévald, a été moins réservé que celui-ci, et il a inventé, comme tout le reste, un double tombeau côte à côte, dont les deux sarcophages étaient séparés par une tablature en fer (1). On voit par cette comparaison combien les informations de notre anonyme sont préférables et plus historiques que toutes les autres.

Ce dernier ajoute que les moines de Fleury brisèrent, après l'avoir perforé, la partie latérale du loculus du saint patriarche; et, bien qu'il ne le dise pas, il est probable qu'ils agirent de même à l'égard du loculus inférieur contenant le corps de sainte Scholastique.

Ces détails sont beaucoup plus précis et plus techniques que les expressions vagues employées plus tard par Adrevald (2) et son imitateur le faux Anastase (3). Tous les deux néanmoins confirment l'assertion de l'écrivain contemporain, en constatant l'effraction d'un côté du sépulcre.

Du reste, cette manière de fracturer les sépulcres vénérés n'était point insolite au moyen-àge. Le corps de saint Mamert de Vienne en Dauphiné fut de la même façon enlevé de son tombeau (et peut-être aussi au VIIIe siècle) par les clercs de l'église de Sainte-Croix d'Orléans, où l'on en célébrait solennellement la translation le 13 octobre (4).

En 1860, des fouilles pratiquées à l'entrée du chœur de l'église de Saint-Pierre de Vienne mirent à nu le sépulcre de ce saint évêque du V° siècle, célèbre par l'institution des Rogations (5). Or il se trouva que le devant de l'auge, ou loculus, où le corps avait été déposé, avait été fracturé. Une large brèche y avait été faite dans le but manifeste d'en extraire frauduleusement les saintes reliques. « Mais, dit dans son rapport M. Allmer, cette extraction a été accomplie avec tant de précipitation, qu'une

 

(1) Muratori. Scriptor. Italic., t. II, part. I, p. 360 : « Posuit ibi (Laccensi in Biturico pago Carlomannus) tabulam ferream quae fuerat INTER corpus B. Benedicti et scroris ejus Scholasticae. »

(2) Historia translationis S. Benedicti, n° 7, edit. de Certain. in-8° Paris l858 :

« Pro foribus autem petrae scilicet superpositae praefixa erant notamina, quorum interius busta jacebant. His, sicut diu optaverat, inventis, patefacto a latere evacualoque locello, thesaurum inventum unius sportellae conclusit sinu.

(3) Muratori, Scriptores Italici, t.II, part. I, p.355 : « Aygulfus... effracto a latere Patris Benedicti ejusque sororis sepulcro, abslulit fere dimidiam partem sanctorum ossium occulte, et fuçam iniit. »

(4) Bolland. act. SS., t. II Maii, p. 629.

(5) Ces données ont été publiées dans les Mémoires de la Société des Antiquités France, t. XXVI, p. 159.

 

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partie des ossements, qui étaient hors de la portée du bras, tant du côté de la tête que des pieds, a été laissée dans le tombeau et vient seulement d'être trouvée. »

On l'avouera, ce rapprochement ne manque pas d'intérêt. Les clercs d'Orléans ont donc imité les moines de Fleury, leurs voisins. Seulement ceux-ci, favorisés par l'état de ruine et d'abandon dans lequel était enseveli le monastère du Mont-Cassïn, n'eurent pas, comme leurs voisins, à redouter une surprise et de se hâter dans leur opération. Toutefois, on peut admettre qu'ils laissèrent, eux aussi, quelques ossements dans le loculus de saint Benoît, tout au moins.

Les récents travaux de l'archéologie française nous fourniraient au besoin, à l'appui de cette opinion, un exemple frappant. Au Xe siècle, les moines de Saint-Pair près Granville, fuyant devant les Normands, enlevèrent de leurs tombeaux les corps de leurs deux saints fondateurs, Pair (Paternus) et Scubilion, et les emportèrent avec eux dans leur exil. Or, le 14 septembre 1875, la commission archéologique chargée d'opérer des fouilles sous le choeur de l'antique église de Saint-Pair découvrit les sarcophages primitifs des deux saints abbés, et dans chacun d'eux, surtout dans celui de saint Scubilion, on trouva un certain nombre d'ossements assez importants (1).

« Après avoir respectueusement nettoyé les restes précieux des deux corps, ajoute le pieux anonyme du VIIIe siècle, les moines de Fleury les déposèrent séparément dans un linceul très pur. »

Ces détails prouvent manifestement que les ravisseurs purent agir en toute liberté, sans craindré d'étre surpris ni empêchés. Adrevald écrira,au IXe siècle, que les ossëments furent placés dans une sportella, terme plus vague qui n'exclut nullement le linceul (sindo) (2) dont parle notre anonyme, quoi qu'en dise D.Giustiniani.

 

(1) Revue des Sociétés savantes, mai, juin 1876. Les découvertes du Mont-Saint Michel et de Saint-Pair, près de Granville en 1875, par Eugène de Robillard de Beaurepaire, Caen, 1876, p. 19-33.- Revue catholique du diocèse de Coutances et Avranches, 23 septembre 1876, p. 838-845.- Mémoires des antiquaires de l'Ouest, 1878-1879, p. 212.

(2) C'est ainsi que les trois clercs d'Évreux chargés par leurs concitoyens d'arracher aux habitants de Lezoua, en Auvergne, le corps de saint Taurin, leur évêque, le trouvèrent enveloppé « in serico sacculo de pallio Constantinopolitano, » et le mirent dans une sportella préparée d'avance. (Bolland. Act. SS., t. II Ang., p. 647, n° 10.) Et même ce sac de soie, dans lequel il était enveloppé et exposé à la vénération des fidèles, était la sportella dans laquelle le saint corps avait été précédemment transporté. Ce mot signifiait donc sac, reliquaire, comme on le voit du reste a propos du corps de saint Martin (ibid. n° 6.)

 

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On sait d'ailleurs que, à l'exemple de celuidu divin Rédempteur, les corps vénérés des martyrs et des confesseurs ont toujours été enveloppés dans des linceuls de fin lin, ou, le plus souvent, de soie précieuse (1).

Il est bon également de faire remarquer la phrase suivante du narrateur anonyme :

« Ils transportèrent les saintes reliques dans leur pays, à l'insu des Romains, qui n'auraient pas manqué, s'ils avaient eu connaissance du larcin, de s'y opposer, même par les armes. »

Ainsi, d'après ce récit contemporain, les Romains n'eurent aucune connaissance du pieux larcin : affirmation très conforme à la vraisemblance, et qui rend fort suspectes les visions merveilleuses et contradictoires racontées par Adrevald et par les autres légendaires qui l'ont copié.

Enfin, notre anonyme termine sa narration en disant que, de son temps, « les deux corps saints reposaient en paix dans le monastère de Fleury. »

Si l'on croyait D. Mabillon (2), qui paraît ajouter foi à toutes les parties de la légende d'Adrevald, cette assertion de notre écrivain serait une inexactitude que lui aurait fait commettre son éloignement des lieux où les saintes reliques furent déposées.

Nous ne le pensons pas. Si l'on étudie attentivement la légende d'Adrevald, on y découvre facilement la preuve que les corps du frère et de la soeur reposèrent un certain temps à Fleury (3). En effet, outre qu'Adrevald le dit expressément, l'ensemble de son récit le suppose évidemment. Si les deux corps n'étaient restés que quelques jours seulement à Fleury, celui de sainte Scholastique aurait naturellement été réclamé et emporté au Mans par les envoyés de saint Béraire, qui, d'après Adrevald, avaient été

 

(1) Voyez la note précédente et les Bollandistes, passim.

(2) Mabillon, Analecta vetera, p. 212: « Nomina Mummoli abbatis et Aigulfimonachi, translationis auctorum, utpote alienigena, ignoravit; et quod S. Scholasticae corpus Floriaci remansisse opinatus est. »

(3) Adrevald, Histor. Transi. S. Benedicti, n° 12: « Ibique (in Veteri Floriaco) exceperunt (monachi) corpora sanctorum supradictorum, sub die quinto Juliarum. Cum igitur IBI MORAE FIERENT, plebs Cenomannicae urbis... affuit obviam procedens cum civibus suis, quos pro deportando caelesti thesauro emisisse gaudebant. Sed cum, ad praedictum locum veniens, cognovisset rei veritatem, et actus omnes venerabilis viri Aigulfi, postulabat eum ut sibi munus promissum atque a Deo demonstratum concedere deberet. Sed isdem venerabilis vir respondit, se nequaquam velle sanctorum germanorum corpora ab invicem separare... Tune vero nobiles quique atque sapicntes his contradixere verbis... Tandem vir venerabis Aigulfus consiliis venerandorum virorum assensum dedit. »

 

 

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les complices d'Aigulfe et l'avaient accompagné à son retour à Fleury. On ne voit pas pourquoi ils seraient retournés au Mans sans y apporter avec eux le trésor qu'ils avaient eu la mission d'aller chercher si loin.

C'est pourtant ce qui arriva, si l'on en croit Adrevald lui-même. Du moins, ils ne figurent nullement pendant la fête de la déposition des saintes reliques dans l'église du vieux Fleury. Puis, après un espace de temps assez considérable (cum morae fierent), on voit apparaître, non pas ces envoyés, mais les notables (nobiles et sapientes) de la ville du Mans, qui viennent humblement demander à Aigulfe le corps de sainte Scholastique.Ils n'ont eu aucune communication avec les envoyés de Béraire, car ils ignorent comment les choses se sont passées. Paul Diacre, comme nous le verrons plus loin, paraît attribuer, il est vrai, aux Manceaux, une certaine participation dans le vol commis au Mont-Cassin; mais dans quelle mesure, et avec quelle certitude ? Quant à la légende d'Adrevald, son incohérence laisse le champ libre à des opinions fort diverses sur ce point.

Quoi qu'il en soit, il ressort manifestement de ce qui précède que l'Anonyme contemporain a fort bien pu écrire, sans la moindre inexactitude, que les corps de saint Benoît et de sa soeur reposaient encore à Fleury. Il suffit pour cela que son ouvrage ait été composé avant la translation de sainte Scholastique dans la ville du Mans.

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  • Saint Benoît : la Translation et son premier témoin | Boutique de la Statue Religieuse Chrétienne